Lettres de Adolfo Pérez Esquivel, Prix Nobel de la Paix, au Cardinal de Bolivie.


Au Cardinal Julio Terrazas
Santa Cruz de la Sierra, Bolivie.

Buenos Aires, le 8 mai 2008.

Cher frère dans le Christ,

Reçois un fraternel salut de Paix et de Bien.

J'aurais aimé pouvoir te rencontrer pour converser personnellement avec toi pendant ma récente visite en Bolivie. J'ai essayé d'établir un contact, mais je n'y suis pas arrivé, car tu te trouvais à Lima, au Pérou, et j'ai appris que tu ne reviendrais à Santa Cruz que le 4 mai, après mon retour en Argentine. 

Je voudrais partager fraternellement avec toi quelques préoccupations en tant que frère dans la foi. L'Evangile est très clair: Jésus a exprimé quelques options concrètes en relation avec les pauvres et ceux qui sont dans le besoin. De plus, il nous a toujours enseigné à rechercher la Vérité et la Justice qui sont les bases fondamentales pour construire la Paix. Il n'a jamais manifesté aucune discrimination envers les pauvres, soit à cause de la couleur de leur peau, de leur race ou de leur condition sociale.

Il est bon, cher frère, de garder présent à l'esprit ce message de Jésus: "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il prenne la dernière place et devienne le serviteur de tous. Celui qui reçoit un enfant comme celui-ci en mon nom, c'est moi-même qu'il reçoit…"(Mat 9 - v:35-37).

Je veux te dire que je suis stupéfait par les options que tu tu viens de choisir. Je ne suis pas là pour te juger, mais je veux simplement partager avec toi les préoccupations que nous avons tous, nous, les chrétiens et les non-chrétiens, qui attendions de toi une position cohérente avec l''Evangile.

Cela me préoccupe beaucoup que tu soutiennes ceux qui prétendent déstabiliser un gouvernement démocratique et que tu appuies les Comités Civiques de Santa Cruz, eux qui saluent à la façon des nazis et qui menacent d'expukser de la région tous les "Collas", ces indigènes locaux. C'est vraiment un retour en arrière pour la Bolivie et pour l'humanité toute entière. 

Cela nous préoccupe beaucoup que tu soutiennes les grands propriétaires terriens qui recherchent leur intérêt propre et non pas le bien du peuple. 

Frère, est-ce que tu ignores toutes ces choses ou est-ce que tu les admets?...

Cela nous préoccupe beaucoup que tu en viennes à nier la situation d'esclavage à laquelle sont soumises les communautés guaranies par les grands propriétaires. Tu sais très bien qu'il y a des évidences déjà dénoncées par le gouvernement bolivien. Tu ne peux pas ignorer que des fonctionnaires envoyés à Santa-Cruz par le gouvernement sont menacés par des bandes armées qui les empêchent de rentrer dans les haciendas.

Cela nous préoccupe beaucoup que tu aies voté pour un referendum anticonstitutionnel et illégal, dénoncé par l'OEA (l'Organisation des Etats Américains), par l'Union Européenne et par les peuples et les gouvernements de toute la région.

Que tu aies voté oui ou non, c'est l'affaire de ta conscience, mais tu ne peux pas ignorer que ce referendum est raciste, discriminatoire, qu'il est chargé d'exclusion sociale et donc, qu'il est contraire au message de Jésus. Tu sais très bien aussi que le Nouveau Statut ainsi que toute cette campagne d'autonomie déclanchée par les grands propriétaires, sert avant tout à protéger leurs intérêts économiques et qu'en fait ils cherchent à faire un coup d'Etat contre un gouvernement démocratiquement élu par le peuple à une grande majorité.

Tu sais très bien aussi que pendant les nombreuses années où ces seigneurs féodaux ont gouverné le pays, ils ne se sont jamais intéressés à promouvoir les autonomies départementales et, beaucoup moins encore, à mettre sur pied un processus qui décentralise le pouvoir vers le peuple. S'ils réagissent ainsi maintenant, c'est qu'ils sentent que leurs intérêts économiques sont menacés. Ils cherchent comment ils pourraient déstabiliser les institutions du pays et ils font la promotion du séparatisme, ensemble avec d'autres régions qui forment ce qu'on appelle la "Demi-Lune". Tout cela menaçe la souveraineté nationale et l'intégrité de la Bolivie. L'Amérique Latine n'a pas besoin de "pactes d'autonomie" comme le prétendent les grands propriétaires afin d'en tirer eux-mêmes les bénéfices et de porter ainsi préjudice au peuple. 

"Tuto" Quiroga, le meneur des indépendantistes, qui parle tant aujourd'hui de démocratie a été l'allié du dictateur Hugo Banzer et même le vice-président de la Bolivie à cette époque. Il a même été avec ce dictateur co-responsable d'un génocide et de crimes de lèse-humanité. De plus, quand il a participé à cette présidence, il n'a jamais rien fait pour le peuple et en particulier pour les plus pauvres qui ont dû, sous ce gouvernement dictatorial, supporter l'humiliation et le mépris de ces seigneurs féodaux qui gouvernaient alors la Bolivie.

En réalité, aujourd'hui, ils ne supportent pas qu'un frère indigène Aymara, Evo Moralés, soit le président de la Nation, qu'une soeur "Colla" soit ministre de la Justice et que les indigènes et les paysans soient enfin respectés et reconnus dans leurs cultures, leurs identités et leurs valeurs sociales et spirituelles. Surtout, ils ne supportent pas que le gouvernement récupère les ressources naturelles et fasse la promotion de la réforme agraire et du droit et de l'égalité pour tous et non pas seulement pour quelques-uns. Le Président Moralés a accepté la demande d'un autre referendum dans tout le pays pour que le peuple décide si son gouvernement a bien rempli ses obligations et s'il veut que la Bolivie soit un peuple libre et souverain ou qu'elle vive esclave et à genoux devant ses oppresseurs comme autrefois. 

Mais toi, frère, où est-ce que tu te situes à la lumière de l'Evangile?...

Peut-être ignores-tu que le gouvernement d'Evo Moralés en deux ans a mené a bien des politiques de transformation et de dignité pour le peuple bolivien, ce que n'ont jamais fait les gouvernements antérieurs? Sais-tu qu'il a eu le courage politique de récupérer la souveraineté du pays sur ses ressources naturelles et énergétiques et qu'il a décidé volontairement de s'attaquer à l'analphabétisme et d'améliorer la santé du peuple?...

Est-ce que tu ne te sens pas mal à l'aise quand des pays frères comme le Venezuela et Cuba viennent aider solidairement le peuple bolivien et encouragent le gouvernement pour qu'il développe davantage des programmes de santé et d'éducation afin d'élever le niveau de vie de tous?

D'autre part, tu sais très bien aussi que les moyens de communication du pays sont entre les mains des grands propriétaires et qu'ils développent une campagne sordide contre le gouvernement tout en gardant le silence sur les manipulation de l'ambassade des Etats-Unis qui continue à conspirer contre le gouvernement en recherchant ses propres intérêts. 

Que le gouvernement bolivien ait commis quelques erreurs, c'est certain. Il les reconnaît et il sait qu'il doit les corriger. Mais toi, qu'as-tu fait pour lui venir en aide et pour cheminer avec le peuple? Toi, frère, qui est à la tête de l'Eglise de Bolivie, quelle est ton option et quelle lecture fais-tu de tout ce que je viens de te signaler et que tu sais très bien déjà?...

Il faut à tout prix choisir entre deux options: ou bien suivre l'Evangile, ou bien rester englué dans le mensonge et les injustices, dans les discriminations, la haine, le racisme et l'exclusion sociale. Il faut "donner à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu".

En tant que frère dans le Christ, je te demande de méditer, de prier et de demander à Dieu qu'il t'illumine et qu'il te guide. De notre côté, nous prierons pour toi et pour tous ceux qui luttent afin de construire un monde plus juste et plus fraternel en renforçant la démocratie et le respect des droits humains.

Avec de nombreux frères et soeurs dans la foi, avec des communautés religieuses et avec toutes les églises chrétiennes, nous restons unis dans la prière et nous demandons au Seigneur que, dans son infinie bonté, il fortifient tous les Boliviens dans les chemins de la Vérité et de la Justice pour parvenir à la Paix et à l'unité de tout le peuple.

Ton frère dans le Christ,

Adolfo Pérez Esquivel
Prix Nobel de la Paix.

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