Il a levé la main et, à travers elle, il a vu le ciel

Noemí Hecker


Petrocco est un petit village rural - ferroviaire, à 3 kms de la côte. Dans les années 70 et à cause de la fermeture de usines des milliers de travailleurs ont été licenciés et ont disparu. En 1976 Petrocco a vu passer le dernier train.

De sept mille habitants, seulement trois cents sont restés. Les plus vieux se refusaient d'abandonner la terre où ils étaient nés. Les jeunes sont partis.

Les commerçants se sont vus obligés de fermer leurs petites affaires, d'autres magasins d'articles variés ont également fermé boutique. La pharmacie avait résisté tan bien que mal à la désertification du village, mais à la fin, elle a eu aussi à baissé ses persiennes.

Le pharmacien ... apprécié pour ses formules magistrales et sa sagesse, a été trouvé la tête basse et l'expression méditative. La dernière fois qu'ils l'ont vu sortir du village, il prononçait presque en silence une prière incohérente, tentant de trouver une consolation à la difficile situation.

Il voulait laver la douleur occasionnée par ses pertes. Il continuait de marcher sans notion du temps, du froid ou de la distance. Il parcourait la côte sans direction, pendant que la brume naissait de la mer. La surface de l'eau brillait comme des miroirs oxydés, couverts par l'épaisseur du brouillard. La lune réfléchissait ses lumières indigo et leur donnait des reflets d'argent.

Il s'est arrêté, extasié par le panorama. Absorbé dans sa contemplation, il inspirait et expirait dans une cadence lente, en écoutant la symphonie de la vague qui se cassait sur les falaises rocheuses.

Un oiseau nocturne, en déployant ses ailes a entrepris un vol rapide, somnambule d'ombres, en se confondant dans le manteau grisâtre du brouillard. Soudain... le pharmacien s'est senti flottant, sans poids. Un rayon obscur l'a enveloppé avec fracas, dans le néant. Il s'est regardé le corps mais il n'a pas distingué sa propre forme. Il s'est touché le visage mais il n'a remarqué aucune sensation. Un coup électrique d'adrénaline a énervé ses muscles déjà dissous.

Désorienté, perdu, sans savoir ce qui lui arrivait, il a pensé : "peut-être mon corps matériel s'est dématérialisé et s'est converti en énergie pure". Il avait lu quelque chose sur la physique quantique qui parlait de l'antimatière et du vide existant dans les particules des corps physiques. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Seraient-ce les effets des breuvages qu'il a bu avant de partir qui lui causaient cette anesthésie ? Dans son cerveau défilaient, dans une couleur sépia les images du passé, des absences chères, des compagnons disparus.

Les grèves n'avaient servi à rien, ni les réclames à la patronale ni les assemblées du syndicat et les demandes d'améliorations salariales. Il ne voulait plus penser à ce conflit sans issue qui a motivé la corporation des travailleurs et a provoqué la fermeture de l'usine. Le drapeau de la justice ne pourra jamais flamber dans un pays chaotique, où toute la richesse est pour les puissants et aux mains d'opportunistes exploitants. Et les politiciens de passage ? Ils vendent la patrie au meilleur enchérisseur, sans sensibilité socio-économique, des citadins aux bras désoeuvrés.

Il s'est vu frivole, volatil, sans poids ... repoussé par une force de gravité opposée. Comme un point supérieur du plan qui s'enfuyait tangentiellement; tiré comme une flèche, direct vers l'horizon. Il s'est vu arraché, détaché de la terre. La perspective s'annulait.

Les trois dimensions de sa matière ne réfléchissaient pas ses tissus. Il s'est senti une particule, une molécule, un atome. Il a envahi l'étonnement et la crainte l'inconnu, ses vides se sont remplis d'énergie. De lui ont surgi des lumières, comme des gargouillements de catharsis, des forces lumineuses, phosphorescentes dans l'univers infini. Dans cette transmutation, il contemplait une lumière blanche transparente, qui inondait sa nouvelle existence, il exprimait une harmonie absolue, en flottant minuscule dans la poussière cosmique, juste dans le côté clair de la lune. Il était en paix, l'essence de son être était en plénitude et en extase, comme le Nirvâna bouddhiste. Son esprit était un papier blanc. Aucune pensée ne le perturbait.

Il a voulu mourir dans cet instant ou rester comme ça pour le reste du temps. Mais le torrent tiède de son sang a commencé à couler et l'a tiré de la léthargie... Il s'est éveillé.

Les gris violacés de l'aube dissipaient les restes de la nuit. Le soleil larguait ses rayons dorés sur les mouettes que volaient au bord de la mer. Réconforté, il retournerait au village. Il a levé la main et à travers elle, il a vu le ciel.

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