Et tous demandent après elle

Didi Cazeres


Quelle destinée amère que celle de l'avoir perdue si jeune, si jolie, si vivante! Elle, dans ces temps était aussi une femme en pleine vitalité. Mais se sont passées beaucoup d'années, trop nombreuses, plus de trente ans. Toutes ces années elle n'a pas pu, n'a pas su, ils ne l'ont pas laissée et le silence a été pour elle un tyran durant des décennies. 

Y a-t-il quelque chose de plus dense et de plus lourd, que le silence ?

Le silence, l'immobilité et la douleur immense d'une mère qui perd sa fille. Elle ne pouvait pas comprendre ce qui se passait. Elle ne savait pas pourquoi elle l'avait perdue, ne savait pas pourquoi elle devait se taire à ce moment là, et non plus pourquoi elle devait continuer de se taire après tant d'années. Toute une vie, sa vie, la vie perdue de sa fille.

Les trente dernières années de silence pèsent plus à María del Carmen que les quatre-vingt-trois ans de son existence. Ces trente ans se sont multipliés par dix, par mille, par l'immensité de l'incompréhension et du silence, toujours le silence comme une épée, avec un tranchant cruel, qui lui coupait les veines jour après jour, heure après heure, seconde après seconde.

Et aujourd'hui lui surgit un majestueux et impératif "pourquoi", si fort qu'elle a cassé d'un coup les cristaux de tout ce qu'avait été sa vie jusqu'à présent.

María del Carmen a pris sur son dos les quatre-vingt-trois ans et a marché vers la Place de Mai, a vaincue les ordres inquisiteurs d'un mari autoritaire que pendant des années la soumettait à la négation de n'est pas aller. Elle devint pour la première fois libre. Et voilà qu'elle est allée à la place.

Le pas lent et les yeux livides nous l'avons vu s'approcher de notre table, de notre Radio Ouverte, une vieille femme aussi fragile qu'une feuille morte au vent. Elle avait attentivement écouté nos souvenirs mortuaires du coup d'État de 76, de nos disparus, de sa lutte. Elle avait écouté les chansons de Ciego et nous regardait avec une émotion débordée, comme celui qui regarde le monde pour la première fois.

Nous avons parlé, nous avons pleuré. Elle a parlé à plusieurs d'entre nous, a aussi chanté. Nous nous sommes levés, et nous avons commencé à marcher. Elle allait en avant, avec les autres mères, celles qui parlent, qui chantent, qui crient et marchent depuis trente ans. Ses cheveux sont blancs comme les mouchoirs des Mères de Place de Mai. C'est ainsi qu'on la voit. Elle porte aussi ce mouchoir distinctif.

María del Carmen a tardé de longues années pour crier son "pourquoi", mais elle l'a fait et le monde est parti, et de nouveaux mondes ont surgi, et dans tous elle a pu voir le visage de sa fille illuminé d'un grand sourire.

En pleine marche María del Carmen se tourne et me regarde, les larmes aux yeux, et dans une chuchotement comme pour soi-même, elle me dit: "et tous demandent par elle!".

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