Crise ou décadence dans la culture européenne ?

Juan Carlos Alarcón


Jacques Prévert écrivit dans son livre L'Opéra de la lune : " - Bien sûr, tout ce qui brille est d'or " / - " Non, rien n'est en or et brille simplement ". Cela, qui pourrait n'être qu'une conversation entre deux personnages littéraires, tel que cela se produit dans la fiction, s'approche assez de la réalité. C'est ce qui réellement se passe souvent dans la culture européenne, et qui démontre que tout ce qui brille n'est pas de l'or.

La culture s'enkyste de plus en plus avec la politique, le pouvoir et l'économie de la mondialisation. Un mal-être intellectuel touche l'ensemble européen ; à tel point que leurs propres institutions sont incapables de définir un projet de civilisation où l'on devrait considérer la construction européenne comme " la volonté communautaire d'une gestion intergouvernementale de la culture ", d'après la conclusion de Caroline Brussat, dans sa thèse doctorale, publiée par Ed. Bruyland de Belgique.

Actuellement, il semblerait que la culture se trouve embarquée dans une pensée paralysante. La culture qui se nourrit de la société qu'elle prétend (ou non) transformer, se trouve aussi perdue dans le monde mondialisé, souffrant un syndrome de contradictions et un cumul d'informations quotidiennes qui circulent par le réseau internet. Et il ne s'agit pas d'une question de gauche ou de droite ni de religion ou d'athéisme. Tout porte à croire qu'il s'agit d'une question de survie, de l'agonie des idées ou, dans le pire des cas, de la mort psychologique de la culture dans laquelle il y a de plus en plus d'incertitude et d'individualisme. La culture est le reflet d'une société.

Cette Europe, qui était le creuset scientifique et culturel, son histoire, qui pouvait se mesurer dans les richesses de ses siècles et de ses connaissances, reste aujourd'hui endormie parmi les archives de circuits touristiques et dans la nostalgie des temps passés. L'Europe, celle du présent, navigue à la dérive avec tout son développement technologique et son haut niveau de vie. Elle navigue vers le devenir d'une décadence historique telle celle qui l'a caractérisée au XVIIIe S.

Les optimistes disent que l'Europe possède une culture de diverses cultures ; qu'il n'y a pas un centre mais une problématique humaine centrale ; que les seules frontières sont celles du consensus que partagent ceux qui se reconnaissent. Cette théorie de " cohérence culturelle ", fondée par une anthropologie fondamentale, est une conception avantageuse pour justifier tout ce qui se produit, justifier même le vide de consensus existant entre les peuples ou les manifestations culturelles.

On ne peut pas considérer, non plus, la culture comme la conséquence d'une crise industrielle qui affecte le monde occidental, ni culpabiliser les Etats-Unis de tout ce qui arrive, à cause des incapacités européennes. Rappelons-nous que dans un monde mondialisé, fortement compétitif, où, si l'on ne peut être le premier, il faut être le meilleur, l'Europe est en train de perdre sa capacité compétitive face à la Chine et aux Etats-Unis. Et la Russie commence à lui marcher sur les talons.

La pratique du pouvoir politique provoque de l'usure, quel que soit le parti qui l'exerce. La paix et la justice sont des objectifs qui se diluent dans la pratique quotidienne d'un système global qui favorise l'ambition, l'égoïsme et l'individualisme proche des limites d'une incommunication préhistorique, et qui engendre même une éducation répressive, une culture hybride sans culture et de fugaces coups de mouvements intellectuels qui disparaissent aussi vite qu'ils sont nés.

Les différences générationnelles provoquent des rébellions. Mais cette rébellion n'a pas d'identité idéologique ni la satisfaction de construire un monde meilleur. Les nombreux mouvements juvéniles font de la violence une unité de bandes de conflits qui prennent aussi le chemin de la drogue et du sexe comme échappatoire ; on peut l'observer quotidiennement, il suffit d'ouvrir n'importe quel journal européen.

L'adolescence se rebelle, questionne et châtie tous les secteurs sans exception, car l'héritage reçu leur pèse grandement et eux, non plus, n'ont de solutions pour recomposer l'être humain en tant qu'entité. Les conséquences sautent à la vue. Ce n'est non seulement une crise industrielle celle qui affecte l'Europe ni la stratégie de mondialisation sauvage, c'est une crise idéologique entre les théories classiques, marxisme ou capitalisme. Les nouveaux courants du post modernisme n'arrivent pas à résoudre les contradictions entre le passé et le présent, entre ce que l'on veut être et ce que l'on est, ou entre la théorie et la praxis. La philosophie fabrique des mots sur des mots, la psychologie cherche à tout justifier dans les toiles d'araignées du cerveau humain où tout est permis. Les cours universitaires littéraires accueillent des apprentis philosophes, les faiseurs de culture n'ont pas de nouveaux référents et recréent des méthodes et des concepts des décennies passées, quand la réalité aussi était différente. Il n'y a rien de nouveau. 

La discussion entre science, culture et art est un débat de sourds. Les scientifiques ne veulent pas voir l'opposition entre ces trois secteurs parce que cela ne leur convient pas et encore moins au niveau de l'art, qui laisse en suspend toute tentative de communion. Les abîmes s'agrandissent et se confrontent. Tandis que la culture est un ensemble de normes collectives qui sert aussi à distinguer l'individu de ses pairs, dans l'art c'est le fruit de la libre inspiration, de la force irrationnelle qui l'écarte de l'application et de la rationalité du travail. La science a un autre intérêt, c'est une connaissance et un savoir qui ne peut être contrôlé, et qui est au service du système dominant qui est celui qui le promeut et l'applique ; rien à voir ni avec l'art ni avec la culture.

L'artiste est un exécutant de la relation entre l'homme etc la société. L'art qui a toujours appartenu à une élite et qui à certains moments a cherché à se populariser, aujourd'hui s'est transformé en art d'institution, ce qui provoque un extraordinaire appauvrissement, aussi bien des valeurs comme de l'esthétique. Aujourd'hui, on ne voit rien de nouveau ; presque tout n'est qu'une simple recréation nostalgique de techniques et de formes connues, ni même avec l'incorporation des nouvelles technologies dans l'art on ne trouve rien qui puisse nous surprendre. Il n'y a pas d'innovations dans la peinture ; en littérature l'on ne cherche que des méthodes et des techniques grammaticales ou des sujets de témoignages ; le commérage est devenu littérature. Le théâtre, appelé indépendant - indépendant de qui ? - devant le premier obstacle, part en courant frapper aux portes de l'État en quémandant protection.

Tout porte à croire qu'il y a une rupture de la société, un changement de civilisation, une transformation du capital à partir du libéralisme. Même le capital se réaménage, se collectivise pour gagner du pouvoir, et il le fait dans les sociétés anonymes, dans les actions et les bons d'échange; il ne se concentre déjà plus au sein de familles privilégiées de vieille souche. La société change et elle ne peut déjà plus résoudre ses contradictions. Il n'y a plus de culture. Le capitalisme, qui mondialise l'échange et l'économie, impose au monde ses mécanismes de marché et une tendance à l'uniformisation culturelle. Le projet culturel de l'Europe, c'est le libéralisme.

La crise d'idéologie punit tous les secteurs de la société. Dans les secteurs de la droite, il y a carence de morale et, dans ceux de la gauche, il manque une éthique économique et sociale. L'église, non plus, n'arrive pas à définir cette conjoncture et navigue dans ses propres contradictions, dans ses bonnes intentions sur l'enfer de la consommation. Dans les questions de religion, il est nécessaire, aussi, de mettre au clair ce qui est pouvoir et ce qui est force parce que l'église n'est pas un parti politique. Le catholicisme est un pouvoir et l'islam est une force, si l'on tient compte du nombre de croyants.

Avec cette image politique et sociale de l'Europe, l'on doit exprimer la culture, qui n'est pas une île ni une exception qui échappe à la réalité. La culture européenne recule vers une dangereuse dépersonnalisation, en sautant dans le vide, sans perspectives de directions concrètes. Le discours principal est de ne faire rien d'autre que ce que proposent les modèles américains ; mais l'on termine en clonant leur même système culturel, en utilisant leurs mêmes recettes.

Les autorités européennes certainement prétendent retrouver cette culture perdue à force de subventions et d'aides matérielles, avec de vains efforts pour faire revivre le Phoenix de ses cendres. Un phoenix qui a succombé à sa propre mythologie et qui reçoit les transformations d'une décadence qui s'accentue de plus en plus depuis la fin du controversé XXe siècle.

Depuis les dernières années, les expressions culturelles que l'on a pu observer dans les salons du livre en Allemagne et en France n'ont simplement été que de luxueux marchés persans, basés sur une concurrence éditorialiste de prix et présentations (prix littéraires, souvent controversés) sans trop se préoccuper de la qualité de leurs produits. Les genres littéraires tels le conte et la poésie sont restés endormis sur les rayons mi-cachés, et les courants contestataires se vautraient dans leurs minis cercles d'adhérents. Et dans les prochaines années, ce ne sera pas différent et l'on vendra des livres qui garniront les bibliothèques sans jamais être lus.

Paradoxalement, on dit qu'en époque de crise naissent en force les mouvements culturels alimentés par leurs divergences. L'histoire l'a ainsi signalé dans sa fabrication de tendances intellectuelles ; le XVIIe siècle en a aussi été un exemple. En Europe naissent constamment de nouveaux mouvements intellectuels. Mais il est vrai aussi que les nouveaux courants surgissent comme des étoiles filantes, et avec la même rapidité qu'ils sont nés, ils brûlent les étapes et finalement disparaissent des calendriers qui n'ont même pas eu le temps de jaunir. 

Est-ce crise ou décadence ? Psychologiquement, une crise est une rupture émotionnelle qui sert à questionner et à modifier l'essence même de la racine humaine (ou de l'être). En thermes chrétiens, c'est la Résurrection, mourir pour renaître en un homme nouveau. La crise peut être la recherche de l'imperfection, de l'impondérable, c'est l'Espoir. Nous l'avons vu dans les cultures grecque et romaine, à la Renaissance. Il est clair, qu'en Europe, cela fait partie du passé. Aujourd'hui, ce n'est qu'une étape dont on se souvient dans les écoles sans académisme présent, où l'on cherche simplement, avec la discipline et la rigueur, à supplanter la création et le traitement scientifique de toute nouvelle naissance culturelle. C'est la décadence de la culture européenne ce que nous sommes en train de vivre. Elle est bousculée par des dollars américains, et par les moyens de communication au service d'un système économiquement trop libéral. D'autres empires plus puissants sont aussi tombés à cause de leurs contradictions sans arriver à les résoudre ; tels l'empire romain, le byzantin et le musulman du XIIe siècle.

Aujourd'hui, la culture est à la recherche d'un développement social, de son unité dans la Communauté Européenne, mais comme elle n'arrive pas à fortifier l'identité nationale des pays qui la composent, les institutions préfèrent travailler sur une " dimension culturelle " et sur la coopération culturelle des États. Quelques critiques intellectuels se désespèrent parce qu'ils perçoivent le danger de la décadence face au manque d'identité, et les pays cherchent de nouvelles idées et de nouveaux modèles dans d'autres continents. D'autres intellectuels nient la décadence en acceptant que ce ne soit qu'une crise passagère, qui dure déjà presque 30 ans ! Aujourd'hui, penser à Sartre, Malraux, Brecht, est aussi absurde que le théâtre de Ionesco, qui, au moins, avait une logique et un contenu.

La réalité engendre comme conséquence, que le projet culturel du libéralisme obtient la dépersonnalisation de la culture sans avoir de point de référence auquel s'accrocher. L'économie est en crise, la politique n'a pas d'idéologie et, bien entendu, personne n'aime l'accepter. Une autre des caractéristiques des époques décadentes est de vouloir nier la décadence, n'est-ce pas ?

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